Tropique du Sagittaire

F7

J’avais 20 ans, j’allais à la fac de maths, à Marseille. Je trainais beaucoup dans les rues, j’allais dans des librairies, toutes les librairies, j’y passais la majeure partie de mon fric, de mon temps. J’étais à la recherche de livres pas chers. A vrai dire, je me fichais de ce que je lisais, du moment que ça n’était pas trop cher.

J’ai commencé par lire de la littérature américaine surtout parce qu’elle n’était pas en Folio de Poche. Quelle douloureuse épreuve de regarder LE nombre écrit rose gras en bas à droite derrière les Folio neufs qui me révélait le prix de l’ouvrage. F11 !! Comment ça F11 !! Je pouvais rarement aller au-delà de F4 ou F5. Écumant les librairies, livres neufs et d’occasion, revues obscures et manuels obsolètes, je connaissais à cette époque des bacs entiers de vieux livres rangés chez certains bouquinistes. Ils doivent toujours y être.

Un après-midi me voilà à la Vieille Charité, et dans une ruelle trouvée par hasard je me trouve devant une librairie que je n’avais jamais remarqué. Le quartier du Panier est pour moi un lieu à part à Marseille. Je m’y sens toujours mal à l’aise, ses ruelles étroites, ce dédale triste et silencieux ne ressemble pas au reste de la ville et m’a toujours fait peur. Le seul quartier de Marseille où je ne me sens pas marseillais. Je passe devant cette librairie décrépite, qui tombe en ruine, des vieux livres jaunis dans la vitrine.

J’entre, peu de lumière, pas de bruit. C’est une mer de livres les uns sur les autres. On ne voit que ça, des livres, des livres, ils sont tous là. Derrière un simili-bureau, un homme, 30 ans pas plus, qui fume comme un pompier, mèfi aux cendre minot dans 10 secondes on part tous les 2 en fumée. L’odeur de vieux livres est surpuissante, j’ai l’impression qu’on ma coincé la figure entre les 2 moitiés entre-ouvertes d’un Livre de Poche centenaire.

L’homme me dit que la librairie va fermer dans peu de temps, qu’il n’y a plus de clients, plus d’argent, plus rien, tout s’écroule. Mais il m’écoute lui parler des livres que j’aime bien. Il m’écoute attentivement et c’est la première fois qu’un inconnu m’écoute parler de ce que j’aime ou pas lire. J’ai vingt ans et je suis fier de pouvoir la ramener. Je n’ai que 20 francs, je m’excuse. Pour ce prix il me laissera repartir avec “Tropique du cancer”, “Tropique du Capricorne” en Gallimard et plusieurs livres de corridas. Pas vraiment une vente, on dirait presque un testament, un passage de relais, tiens prends-les, moi je n’en ai plus l’usage. Un mois après, comme annoncé, je reviens et ce bateau fantôme de la littérature a disparu. Moi je ne l’ai pas encore oublié.

Petit ajout tardif : Cette petite braise de souvenir a été ravivée par un échange de mails avec un lecteur de Marie-Galante, Claude, dont voici un extrait

J’ai  un amis,  libraire, (pauvre!!) que j’aidais parfois à rentrer le soir ses caisses de livres en vente sur le  trottoir. Un soir je lui ai demandé s’il y avait beaucoup de fauche et il m’a répondu :
“Tu ne peux pas savoir le plaisir que j’ai de voir qu’on m’a emprunté un des livres que je veux partager!”

  • 27 juillet 2009 - 20:45 | Permalien

    Plus beaucoup de bouquiniste dans mon Havre. Quand j’étais gosse, y’en avait un juste en bas de chez mes grand-parents. J’y allais dès que je pouvais. Et un autre un peu plus loin.
    Je me souviens qu’il y en avait plusieurs mais je ne sais plus où exactement.
    J’adore cette odeur de vieux livres (et du bois des étagères qui n’en finissent plus de grimper aux murs) qu’il y a chez ces bouquinistes.
    J’ai acheté mes premiers romans classiques chez eux. Tout le monde achetait un Zola ou un Flaubert tout neuf pour le cours de français au collège, moi je ramenais le même, tout tordu, tout craquelé, aux feuilles un peu jaunies, à 1/10è du prix :-)

  • 27 juillet 2009 - 23:28 | Permalien

    L’odeur du temps qui disparait des photos, des livres, de disques, qu’est-ce que ça va fabriquer comme souvenir ? un temps figé, idéalisé, parfait.
    Moi aussi j’aimais bien lire des bouquins de mes parents tous cornés.
    Mes fils, ils liront quoi ? Mes favoris dans Firefox ?

  • Amx
    27 juillet 2009 - 23:38 | Permalien

    “On est ce qu’on protège, ce pourquoi on se bat ”
    a dit…je ne sais plus qui!
    Et il m’a passé le relais depuis..je ne sais plus quand !
    Mais j’aime bien le croire , et l’affirmer à sa place !
    Bon vent

  • 28 juillet 2009 - 11:52 | Permalien

    Ah quelle merveille! Vous avez bien fait de vous remettre à écrire!

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