Archives mensuelles: juillet 2009

Tropique du Sagittaire

F7

J’avais 20 ans, j’allais à la fac de maths, à Marseille. Je trainais beaucoup dans les rues, j’allais dans des librairies, toutes les librairies, j’y passais la majeure partie de mon fric, de mon temps. J’étais à la recherche de livres pas chers. A vrai dire, je me fichais de ce que je lisais, du moment que ça n’était pas trop cher.

J’ai commencé par lire de la littérature américaine surtout parce qu’elle n’était pas en Folio de Poche. Quelle douloureuse épreuve de regarder LE nombre écrit rose gras en bas à droite derrière les Folio neufs qui me révélait le prix de l’ouvrage. F11 !! Comment ça F11 !! Je pouvais rarement aller au-delà de F4 ou F5. Écumant les librairies, livres neufs et d’occasion, revues obscures et manuels obsolètes, je connaissais à cette époque des bacs entiers de vieux livres rangés chez certains bouquinistes. Ils doivent toujours y être.

Un après-midi me voilà à la Vieille Charité, et dans une ruelle trouvée par hasard je me trouve devant une librairie que je n’avais jamais remarqué. Le quartier du Panier est pour moi un lieu à part à Marseille. Je m’y sens toujours mal à l’aise, ses ruelles étroites, ce dédale triste et silencieux ne ressemble pas au reste de la ville et m’a toujours fait peur. Le seul quartier de Marseille où je ne me sens pas marseillais. Je passe devant cette librairie décrépite, qui tombe en ruine, des vieux livres jaunis dans la vitrine.

J’entre, peu de lumière, pas de bruit. C’est une mer de livres les uns sur les autres. On ne voit que ça, des livres, des livres, ils sont tous là. Derrière un simili-bureau, un homme, 30 ans pas plus, qui fume comme un pompier, mèfi aux cendre minot dans 10 secondes on part tous les 2 en fumée. L’odeur de vieux livres est surpuissante, j’ai l’impression qu’on ma coincé la figure entre les 2 moitiés entre-ouvertes d’un Livre de Poche centenaire.

L’homme me dit que la librairie va fermer dans peu de temps, qu’il n’y a plus de clients, plus d’argent, plus rien, tout s’écroule. Mais il m’écoute lui parler des livres que j’aime bien. Il m’écoute attentivement et c’est la première fois qu’un inconnu m’écoute parler de ce que j’aime ou pas lire. J’ai vingt ans et je suis fier de pouvoir la ramener. Je n’ai que 20 francs, je m’excuse. Pour ce prix il me laissera repartir avec « Tropique du cancer », « Tropique du Capricorne » en Gallimard et plusieurs livres de corridas. Pas vraiment une vente, on dirait presque un testament, un passage de relais, tiens prends-les, moi je n’en ai plus l’usage. Un mois après, comme annoncé, je reviens et ce bateau fantôme de la littérature a disparu. Moi je ne l’ai pas encore oublié.

Petit ajout tardif : Cette petite braise de souvenir a été ravivée par un échange de mails avec un lecteur de Marie-Galante, Claude, dont voici un extrait

J’ai  un amis,  libraire, (pauvre!!) que j’aidais parfois à rentrer le soir ses caisses de livres en vente sur le  trottoir. Un soir je lui ai demandé s’il y avait beaucoup de fauche et il m’a répondu :
« Tu ne peux pas savoir le plaisir que j’ai de voir qu’on m’a emprunté un des livres que je veux partager! »

Poussière de craie

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Jeudi dernier j’ai eu la chance de pouvoir aller chercher mon fils de 4 ans pour son dernier jour d’école. On salue la maitresse un peu plus que d’habitude, on la remercie. J’ai toujours du mal à trouver les mots dans ce situations-là, mais je me force à vaincre ma timidité et ma gêne ridicule. Oui je tiens à la remercier, elle n’a pas été « gentille », pas copine avec lui, mais une vraie maitresse, un peu raide et parfois douce.

La cour est vide, encore des voix qui discutent dans les couloirs. Les dames de ménage qui font leur travail avec un entrain presque ridicule pour masquer le vertige de la fin de l’année.

Elle, la maitresse, elle part à la retraite, elle a l’air un peu dans le vague. Nous sommes seuls, mon fils, elle et moi, dans le silence ensoleillé et entouré de cette odeur de vacances. J’aime partager avec elle sans la connaître ce dernier moment en classe, me dire que mon fils est le dernier petit qu’elle va voir partir avec son papa de sa classe. Mon fils me tire vers la sortie, moi je l’observe, elle, qui regarde une dernière fois la classe, sa classe, comme un dernier très long regard à son métier.

Je me fais sûrement un film, elle a dû faire le deuil de cette vie-là depuis longtemps, elle s’y est préprarée pendant des mois. Les craies, les prénoms, les lettres rondes, la patience, le calme studieux et les cris. Je suis touché car mes grands-parents étaient instituteurs, ma mère a été prof de français. A l’école j’ai toujours l’impression d’être dans ma famille.

Je la sens sur le fil, elle embrasse mon fils, ça ne lui ressemble pas vraiment, nous sommes un peu de trop pour son émotion, on doit partir maintenant.

L’école nous recrache, on est sur le trottoir, ça y est, c’est les vacances. J’aimerai regoûter à la sensation que mon fils ressent peut-être à ce moment précis.

On marche un moment vers la maison en blaguant, et merde avec mes émotions à la con on a oublié sa veste sur son porte-manteau dans le couloir.

Vite, on repart vers l’école. C’est encore ouvert. Il court vers le couloir. Moi, debout dans l’entrée, dans l’ombre, sans le vouloir, je la vois pleurer assise sur une chaise d’enfant.

Mon fils arrive, je referme la porte en sortant.