Quand j’ai lu le titre de cet article, j’ai vraiment pensé que j’allais assister à une prouesse musicale. Et puis j’ai vite compris que j’allais juste assister à LA vidéo qui allait me faire rire jusqu’à la fin de ma vie.
Un jour un ami a dû tuer une brebis qui lui avait été vendu vivante par un berger en Afrique. Pour la première et unique fois de sa vie, il a dû tuer ce qu’il voulait manger. Effrayé par les cris de l’animal, il n’arrivait à rien. Tous les détails pratiques de cet acte lui étant inconnus, il était tellement stressé qu’il pleurait, bafouillait, implorait le seigneur de le secourir en gémissant. Pour situer un peu l’ampleur du carnage et revenir à des détails concrets, il avait fini par enfiler son casque de moto pour couvrir les sons horrible de l’animal.
Un gars du village voisin, passant par là, vint porter secours à l’animal en l’achevant d’un seul coup de son couteau, effilé comme un rasoir. Soufflant de dépit et tournant la tête de gauche à droite en guise de reproches, il laissa là mon pote sans dire un mot.
J’aime bien la vie de mes amis, je suis bien content que ça soit la leur.
Etudiant j’ai fait des petits boulots en Juillet pour gagner un peu d’argent. Je pense que c’était une idée de mes parents pour me mettre du plomb dans le crane, un mois avec des ouvriers à faire un job pourri ça va le motiver pour l’année prochaine.
Effectivement j’en ai fait des choses étranges ces étés-là :
Casser un murs de pierre à Cassis à la masse en se faisant engueuler par un patron de garage qui voulait que ça aille plus vite
Ranger des paquets de couches-culottes à la Ciotat dans des cartons pendant 8 heures de rang, la nuit, dans une usine, tout le monde abruti par le bruit
Monter des structures de chapiteau en équilibre sous un orage d’apocalypse à 10 mètres au-dessus du sol en rigolant nerveusement, à Aubagne
Changer tous les matelas d’un hôtel de passe derrière le Vieux Port à Marseille
Tomber dans les pommes en assemblant des frigos industriels à Allauch
Tout çà entouré d’échoués de la vie, des mecs sans âge mais tous plus vieux que moi, sans vie de famille, qui buvaient et fumaient, j’avais vraiment l’impression d’être dans un roman de John Fante. Quand je donnais mon pedigree, les gars souriaient dans leurs moustaches en douce. « Étudiant à La Fac de Maths tu dis ? », je les imaginais déjà s’arrêtant au bord d’un chemin pour me poinçonner par pur jeu, histoire de voir la couleur du sang d’un mec qui fait de la géométrie non-euclidienne.
Aujourd’hui je fais tous le jours le même boulot : Ordi du matin au soir, réunion avec des gens qui me disent à quel point ils ont besoin de CE rapport (je ne me rends pas compte, c’est vital pour le « groupe »‘), rédaction d’un génial document qui décrit ce satané rapport à développer, puis envoi de ce merveilleux roman à un inconnu indien ou pakistanais qui se charge de le développer, puis test de cette petite merveille de rapport, puis validation avec le client que la merveille des merveilles fait bien ce qu’ils attendaient, puis je coche dans une liste d’activités : « ça, c’est fait ». Ad lib…
Pendant ce temps, un pote est tailleur de pierre et restaure des églises romanes autour d’Arles, un autre est skipper, un autre produit des films. Mais pour ces 3 là, combien font sensiblement comme moi, se débattre dans une toile de minuscules emmerdements dégoutants et insipides.
Ah le Boulot ! Si au moins j’avais compris mes parents, j’aurai vu que c’était une leçon tout ça, les matelas sur le vieux-port et le mur de pierre à la masse, les alcoolos et l’odeur de cigarette brune dans le camion du retour. Je m’y serai mis dés la rentrée, comme un fou, être un winner, réussir, le meilleur. « Si t’avais travaillé… » c’est la phrase qui a gaché ma vie.
« Si tu veux rester dans l’affaire
y’a des sacrifices à faire.
Sans compter les bénéfices
qu’on te donnera d’office
les petits avantages nature
tels que des heures sup en plus dur
qu’on te payera même pas ça fait partie du contrat
t’as payé cher pour être là y’a des privilèges qu’on ne refuse pas » (Mademoiselle K, A l’ombre)
« L’hiver dure trois saisons
Quarante ans de crédit la belle maison
Chaque semaine grossit le jackpot
Les temps durcissent
Les copains n’ont plus de clopes
Coincés dans d’horribles jeans
Entre l’avenir et nos origines
Au fond ça va dans l’hexagone
On cherche les ficelles tire sur la corde
On se passe de conseil » (Oxmo Puccino, Soleil du Nord)
J’ai trouvé que cette affiche de Mai 68 allait très bien avec cette formidable idée du Ministre de l’immigration et de l’identité nationale de lancer un débat sur l’identité nationale.
Au passage, écrire « Ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale », c’est vraiment bien, c’est long, on a le temps d’y penser en l’écrivant. Et encore j’ai oublié « intégration », c’est bizarre mais tout le monde l’oublie ce terme-là quand on parle de ce ministère.
Pour revenir aux affiches de Mai 68, voici celles qui m’ont le plus emballé : celle-là, celle-là et celle-là. Pas trop vieilli, je trouve, non ?
- Himself. En ce moment Monsieur barre le voilier d’un riche espagnol aux Canaries. Il m’a appelé hier, il en a fait une belle.
- Tu me fais peur.
- Le riche espagnol roule vraiment sur l’or mais il est resté très pieu. Il décide donc de faire bénir son nouveau bateau par un prêtre. On organise donc une méga-nouba avec 50 invités et en guest star, le curé du village où le bateau se trouvait à ce moment-là. Après la cérémonie s’ensuit un banquet qui laisse tout le monde ivre à souhait, y compris le père qui ne reculait pas devant un bon verre de vin. Dans la soirée, Michel remet un peu d’ordre dans le bateau et tombe nez à nez avec la bouteille d’eau bénite que le curé a oublié en repartant. Il est là, face à ce liquide inquiétant et étrange, et il se dit qu’il n’aura sûrement pas 100 fois la chance de tenter ce qui commence à lui trotter dans la tronche. Tu sais ce qu’il s’est fait ?
- …
- Un pastis !
- Le grand malade. Et alors, quel goût ça a pour finir ?
- Évidemment je lui ai tout de suite demandé la même chose. Il m’a répondu : « J’vais te dire un truc : Le pastis à l’eau bénite, c’est Divin ! »
« C’est rien, c’était juste un cauchemar. On va te mettre le matelas dans notre chambre ». Mon père prend le matelas dans la cave, l’installe au pied de leur lit. Je suis bien, il ne peut plus rien se passer, les monstres sont loin. Un jour les monstres s’en vont et ne reviennent plus. Nuit, peur, plaisir.
Enfant, à la maison, les occasions d’inviter un copain à passer une nuit dans ma chambre sont rares. Parfois, après avoir insisté un peu plus et promis d’être sage, un « Bon très bien : Allez chercher le matelas à la cave ! » scellait l’accord conclu avec ma mère. Un très bon copain d’école, un voisin plus apprécié que les autres à ce moment-là se retrouvait donc sur le matelas au pied de mon lit. Rires, chuchotements, secrets, nuit blanche.
Plus tard, jeune homme, mon lit devenant trop étroit pour deux, sortir ce matelas maladroitement de sous mon lit deviendra vite une sorte de préliminaire rituel pour mieux cacher la gène partagée d’avant l’amour. Regards, silence, mystère, après-midi.
Un ami de mes parents y a dormi quelques semaines au moment de son divorce, odeur de tabac froid le matin dans le salon.
Mon grand-père aussi quand ma grand-mère était à l’hôpital, après leur accident. Je comprends en l’écrivant maintenant qu’il ne devait sûrement pas beaucoup dormir.
Moi, l’été, seul, dans le salon, mes parents sont loin, pour ne pas être dans ma chambre qui est au fond de la maison et j’ai peur. La télé reste allumée toute la nuit. La boucle est bouclée.
« Papa, maintenant je sais que des fois le corps ne peut plus continuer à vivre alors on commence à mourir » m’a dit mon fils hier soir dans son bain tandis que je m’escrimais à réparer le robinet du lavabo qui fuit depuis des plombes. Me relevant brusquement, électrocuté par cet abrupte mais sensé résumé de l’existence, je me fendis ÉVIDEMMENT le crâne contre la céramique de la vasque.
C’est alors que je me souvins de l’existence de mon blog, d’internet, de Twitter, de mon ordinateur, de ma vraie vie, celle d’ici.
J’étais parti, je suis revenu, le robinet fuit toujours, et alors ?